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Professeur en Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation, Laurent Licata est membre du Centre de recherche en psychologie sociale et interculturelle (CRePSI). Ses recherches portent sur la mémoire collective, l’identité sociale, les relations intergroupes et interculturelles ou encore les émotions collectives. Il est aussi, depuis septembre 2016, Vice-Recteur à la politique académique et à la gestion des carrières, en charge de la politique de diversité et de genre.


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Mars 2016 - Attentats de Bruxelles

Laurent Licata, Centre de recherche en psychologie sociale et interculturelle


Laurent Licata, les attentats de Paris, Bruxelles, Nice… nous ont jetés dans le désarroi. Un mot est aussi devenu omniprésent: le vivre ensemble. Au point qu’on se demande aujourd’hui comment nous fonctionn(i)ons en société.

En situation normale, vous, moi, nos voisins ou nos collègues, nous avons tous des objectifs et pour les atteindre, nous mobilisons des représentations de nous-mêmes et du monde. Si nous atteignons ces objectifs, voire si nous les dépassons ou y arrivons plus vite que prévu, nous sommes renforcés dans notre représentation de nous-mêmes et de la société. Nos croyances réaffirmées, nous sommes confiants pour poursuivre nos actions…

Et ainsi, chaque jour, nous construisons notre identité: la manière dont je me perçois (mes traits de personnalité, etc.), ce que je fais (mes actions, mes prises de position) et la réponse que je reçois des autres (la reconnaissance ou le déni de reconnaissance). Mon identité est individuelle mais elle est aussi collective, selon les groupes dont je fais partie. Mes identités sont par exemple celle de l’individu Laurent Licata, du professeur à l’ULB, du chercheur en psychologie sociale ou encore du porteur de lunettes! Selon le contexte, je mettrai en avant l’une ou l’autre de ces identités. Ce que je décris là, c’est la situation, théorique, normale, sans crise. Lorsque surviennent les attentats en mars, le choc est immense, nos valeurs, nos croyances, nos représentations sont secouées.


… et certaines identités se cristallisent?

Oui, à commencer par l’identité belge: on dessine, on affiche le drapeau national, Tintin ou encore Manneken-Pis sur Facebook. Rien de bien nouveau d’ailleurs: en 14-18, Manneken-Pis urinait sur les Allemands; en 40-45, sur une croix gammée et en 2016, sur des terroristes djihadistes. Les gens se retrouvent à la Bourse où ils partagent leurs émotions, ils écrivent ou dessinent leurs valeurs… Nous nous rassurons sur qui nous sommes. Mais ce qui semble être une ouverture peut aussi cacher un repli sur ce groupe dont les contours sont pourtant en redéfinition: qu’est-ce que c’est aujourd’hui qu’être Belge? Il est clair que la définition des citoyens qui partageaient des symboles de paix n’est pas celle des hooligans qui venaient manifester et pourtant, tous étaient à la Bourse, en réponse aux attentats… Il y avait là également des musulmans qui se sentaient eux aussi du côté des gens attaqués, des victimes des attentats.


Plusieurs mois se sont écoulés depuis lors et pourtant, les identités semblent à la fois meurtries et exacerbées.

C’est vrai et c’est sans doute d’autant plus difficile de traverser cette crise que nos identités sont plurielles et que leur affirmation dépend aussi de la réaction des autres. Revenons à notre modèle théorique. Je suis par exemple, étudiant, belge, musulman. J’affiche, selon le moment ou le contexte, l’une ou l’autre de ces identités. Suite aux attentats, lorsque je m’affiche comme musulman, la société me renvoie un message négatif, dévalorisant, me pointant comme responsable, complice ou menace. J’ai deux réactions possibles: une stratégie individuelle où je prends mes distances avec le groupe déprécié et j’essaie de passer dans un autre groupe, où je bénéficierai d’un retour positif de la société et qui m’aidera à avancer vers mes objectifs; c’est le mythe de la mobilité sociale qui ne dépendrait que de moi et de mes efforts personnels. Mais je peux aussi avoir la réaction opposée et affirmer encore plus fort cette identité collective dévalorisée.


Beaucoup de Belges ne comprennent pas cette affirmation identitaire, voire la ressentent comme une menace.

Elle s’explique pourtant: si je ne comprends pas pourquoi mon groupe est mal perçu, si j’ai le sentiment qu’il est victime d’une injustice, et qu’il m’est impossible d’en sortir, alors, j’aurai tendance à affirmer d’autant plus fort cette identité dépréciée. Le sentiment de menace - matérielle ou symbolique - est aussi compréhensible mais en réalité, il est partagé: les majoritaires se sentent menacés par la différence et les demandes de reconnaissance des minoritaires, qui noieraient leur identité; et les minoritaires craignent la dissolution de leur culture dans la culture majoritaire …


Alors, finalement, comment réussir à… vivre ensemble?

Aujourd’hui, près de neuf mois après les attentats de Bruxelles, nous ne sommes plus dans la réaction émotionnelle, dans le réflexe; nous pouvons prendre du recul. Nous avons tous des identités culturelles, religieuses, socio-économiques différentes. Plutôt que de les nier ou de les ghettoïser, il faut se doter de lieux et de moments pour se rencontrer et débattre de ces identités et de notre vie en commun. Nous pourrons ainsi construire ensemble une définition plus inclusive de notre identité. C’est essentiel, d’autant que nous avons finalement tous les mêmes besoins à assouvir: être rassurés, être reconnus, vivre en sécurité matérielle et symbolique ...

Rappelez-vous

Mardi 22 mars

7h58, une première détonation, puis une seconde retentissent à l’aéroport de Bruxelles-national.

9h11, une autre détonation éclate, cette fois, dans la station de métro Maelbeek.

Partout, des cris, des larmes, des sirènes, des corps au milieu des débris, des scènes de panique mais aussi de solidarité...

L’organisation terroriste Etat islamique (EI) revendique les deux attaques kamikazes.

On dénombre 32 morts et 324 blessés.

Trois jours de deuil national sont annoncés; des centaines de personnes se réunissent spontanément devant la Bourse de Bruxelles pour dire leur tristesse, leur courage, leur fraternité alors que le pays est placé en état d’alerte niveau 4, puis niveau 3...

Après Paris (novembre 2015), Bruxelles est touchée; Nice et d’autres suivront en 2016.